Et si on se présentait?

(…avant de se dire autre chose) 705034_295636173886268_683760952_o Je ne m’étais pas présentée, en français, sur ce blog. Et c’est peut-être une erreur, alors, finalement, en vrac et sans préambule , voilà : je fais de la radio depuis bientôt 14 ans en Amérique Latine. Oui, ça fait un bail. Je suis arrivée en février 2001 en Colombie pour partir aussitôt au Mexique où le subcomandante Marcos quittait le Chiapas pour “monter” à Mexico, DF, pour la première fois. C’était mon premier reportage sur ce continent, je crois même que la première personne que j’ai interviewée était un indien Tzotzil dans une communauté EZLN, en Tzotzil, traduit par un de ses compagnons. C’était parfait : moi non plus, je ne parlais pas bien espagnol. J’avais du mal avec le passé simple. Je confondais la première personne avec la troisième du singulier. Mais on s’est compris.

Plus tard, à nouveau, la Colombie, les déplacés, les régions paumées où la guérilla vous offre une boisson gazeuse au détour d’un chemin pour « causer », les barrages militaires, les mitraillages aériens. Rien que les journalistes d’ici ou d’ailleurs vivant en Colombie n’aient vécu. Faut pas déconner : on n’était pas des héros. Ou alors des héros pouilleux, pauvres, qui dormaient dans des bus, arrivaient à point d’heure dans des endroits pas toujours sympas, tiraient la gueule quand il fallait continuer en mule, se faisaient bouffer par les jején (petites bêtes qui picotent qui picotent, surtout dans les élastiques des slips, ce qui donne un air très chic lorsqu’on se gratte pendant les interviews), souriaient aux enfants, promettaient de revenir, ne revenaient pas toujours. S’émouvaient, beaucoup de tout ça. Bref : normal. Je suis allée aussi au Venezuela, où je n’ai pas tout compris, en Bolivie, où j’ai un peu mieux compris (on avait fait un pari avec un collègue sur la longévité d’Evo Morales au pouvoir. J’ai gagné. Je ne sais plus quoi), je suis allée en Amérique centrale, aussi, parce que les histoires de migrants m’émeuvent et que je n’avais pas eu ma dose suffisante de bus et de vieux tout-terrain déglingués. Pas encore.

Entre temps –tout le monde le sait en France– une Franco-Colombienne, Ingrid Betancourt, avait été enlevée et nous avions travaillé (trop) là-dessus (je me rappelle les « oui, Christine »-soupirs, de Martin de France Culture au petit matin). Peu importe : elle est sortie vivante, d’autres y sont restés comme Elkin Hernandez Rivas. Là-dessus, vous pouvez lire ça. À l’époque, j’écrivais en français sur ce blog. Je croyais peut-être intéresser les auditeurs qui m’écoutaient sur Inter, Info, RFI. J’avais oublié que je signais sous le nom de Zoe Beri depuis 10 ans. Et non , il n’y avait pas de raison qu’ils fassent le lien.

Et puis je me suis dit que ça valait peut-être autant le coup de ne parler qu’aux Colombiens avec qui j’avais partagé ces années. Tout leur redire, en bloc, qu’on réécoute ensemble tout ça, et j’ai fait cette expo. Seule ? Oui. Mis à part la participation technique des trois Colombiens pleins d’avenir du Colectivo Octavo Plastico. Ce sont des amis, maintenant. Quand ils ont écouté les 9 pièces sonores du Mémorial que j’avais montées, ils ont grimacé : c’était dur d’entendre leur pays dénudé, comme ça. Je me suis rendue compte à ce moment-là que j’allais peut-être réussir, enfin, à en émouvoir d’autres. Et en fait, j’ai eu peur, et puis après, au fur et à mesure, je n’ai plus eu peur. J’ai juste gagné des ampoules aux mains à force de monter-démonter des socles en contreplaqué d’expo en expo. Je me suis sentie fort seule parfois, lorsqu’on inaugurait avec une quinzaine de personnes, et finalement, ça s’est arrangé. Tout s’arrange. Les gens sont venus écouter, nous avons voyagé avec ces sons. J’ai même cru que je pouvais faire une autre expo, sur la Syrie. C’était gonflé, mais il y avait un collègue, père de deux petits bambins, qui était otage là-bas, alors je l’ai fait. Un jury à Mexico a décidé que c’était bien. ça se discute, bien sûr (et ça se discute tellement qu’une même personne, dont je respecte les points de vue, a jugé ce travail à la fois humaniste, dense, flou, sidérant, remarquable, beau et malencontreux. Je soupçonne qu’une partie de ces adjectifs étaient juste là pour faire passer les autres. Le pire: je suis d’accord. (Vous pouvez vous faire une idée ici)).

Je crois que jamais je n’ai voulu faire autre chose que de la radio depuis que j’ai mis les pieds à Radio Campus Bordeaux, en 1995. J’ai fait toutes sortes de trucs, du plus infâme, à l’arrache, au plus pensé, mais je ne savais pas que cela pouvait être un « art ». En fait, je ne crois pas que ça le soit. C’est un truc, comment dire ? Je ne sais pas. Certains en ont fait un art, c’est sûr. Pour moi, c’est seulement de la radio et ça suffit. C’est une magie qui me suffit : ramener les bruits des autres à la maison, les triturer un peu, pas trop. Je ne me balade pas non plus avec un tee-shirt sur lequel j’aurais fait imprimer « j’adore la radio ». Je ne fais partie d’aucune sorte de club. J’aimerais bien, sans doute, mais je n’arrive pas à me convaincre qu’une seule chose est valable pour s’exprimer. La photo, écrire, c’est bien aussi. Et se coucher sur le sable pour écouter la mer, c’est sans doute encore mieux que tout ça.

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